Dans l’épisode précédent, nous avons découvert que notre cryptographie n’est pas une vieille serrure unique.
C’est un assemblage de mécanismes conçus à des époques différentes, chacun chargé d’une mission précise.
Alors, si un ordinateur quantique suffisamment puissant pouvait un jour exécuter l’algorithme de Shor, faudrait-il jeter toute notre sécurité numérique et repartir de zéro ?
Non.
Et c’est justement ce qui rend la migration plus subtile.
Lorsqu’un navigateur se connecte à un site sécurisé, plusieurs protections coopèrent.
🤝 L’une permet aux deux machines de se mettre d’accord sur un secret sans l’envoyer directement sur le réseau.
🔒 Une autre utilise ensuite ce secret pour chiffrer rapidement toute la conversation.
✍️ Une signature numérique aide à prouver l’identité du site, l’origine d’un logiciel ou l’auteur d’un document.
🧬 Enfin, des fonctions de hachage produisent des empreintes permettant de détecter la moindre modification.
Ces quatre missions ne reposent pas toutes sur les mêmes mathématiques.
Shor s’attaque surtout aux grands problèmes qui protègent aujourd’hui la cryptographie dite à clé publique : la factorisation pour RSA et le logarithme discret pour Diffie-Hellman ou les courbes elliptiques.
Deux pièces deviennent donc prioritaires.
1. Se mettre d’accord sur une clé
Avant de chiffrer une conversation, deux machines doivent fabriquer un secret commun.
Sur le Web moderne, cette étape utilise souvent Diffie-Hellman sur courbes elliptiques. Un ordinateur quantique capable d’exécuter Shor à grande échelle pourrait retrouver le secret à partir des informations publiques échangées.
Le NIST a standardisé ML-KEM pour remplir cette mission avec des mathématiques considérées comme résistantes aux attaques quantiques connues.
2. Prouver une identité
Une signature numérique certifie qu’un site, une mise à jour, un contrat ou un message provient bien de l’auteur annoncé et n’a pas été modifié.
Lorsque cette signature repose sur RSA ou sur certaines courbes elliptiques, Shor menace également son mécanisme.
Le NIST a donc standardisé ML-DSA et SLH-DSA pour créer de nouvelles signatures post-quantiques.
Et le coffre qui chiffre réellement les données ?
Il utilise généralement une cryptographie symétrique, comme AES.
Shor ne lui fournit pas de passe-partout.
Un autre algorithme quantique, celui de Grover, pourrait réduire sa marge de sécurité, mais l’effet n’est pas comparable : augmenter suffisamment la taille des clés permet de retrouver une protection confortable. C’est notamment pourquoi AES-256 occupe une place importante dans les stratégies post-quantiques.
Les fonctions de hachage ne disparaissent pas davantage. Elles doivent elles aussi être choisies avec des tailles offrant une marge suffisante.
Le Q-Day ne détruirait donc pas chaque mur du château.
Il menacerait surtout les mécanismes qui distribuent les clés et ceux qui prouvent les identités.
Mais ces mécanismes sont cachés partout :
dans le cadenas du navigateur ;
dans les certificats numériques ;
dans les VPN et les connexions d’administration ;
dans les signatures de logiciels et de mises à jour ;
dans les cartes, équipements industriels et objets connectés ;
dans certains documents qui devront rester authentifiables pendant des décennies.
Et il existe une urgence particulière.
Un attaquant peut enregistrer aujourd’hui une communication chiffrée, la conserver, puis tenter de la déchiffrer lorsqu’il disposera d’une machine plus puissante.
C’est le principe du « collecter maintenant, déchiffrer plus tard ».
Une conversation devenue banale dans six mois n’est pas prioritaire.
Un secret industriel, une donnée médicale ou une information d’État qui devra rester confidentielle dans quinze ans l’est beaucoup plus.
Voilà pourquoi l’ANSSI demande aux organisations de commencer par un inventaire : quelles données doivent rester secrètes ou authentiques après 2030 ? Quels logiciels, certificats, équipements et protocoles utilisent encore des algorithmes vulnérables ? Lesquels pourront être mis à jour… et lesquels devront être remplacés ?
Les nouvelles serrures existent donc déjà.
Le premier défi n’est plus seulement de les inventer.
C’est de retrouver toutes les anciennes avant qu’elles ne deviennent des passe-partout.
Mais une difficulté demeure : Internet relie des milliards de machines qui ne peuvent pas changer de langage le même matin.
🤔 Comment remplacer leurs serrures sans couper Internet pendant les travaux ?
C’est ce que nous découvrirons dans le prochain épisode.
🚁 Curiosity First. Learning together.
🔎 Sources : Standards PQC du NIST · FAQ PQC de l’ANSSI · Appel à l’action du G7 du 3 septembre 2026
